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N°12 - Revue des revues

Par Arnaud Olivier

Qu’est-ce qu’une revue ? Une revue est un prétexte commode que prennent des gens impropres à devenir sportifs ou chanteurs de variétés pour donner leur avis sur tout sans rendre de comptes à qui que ce soit. Qu’est-ce donc qu’une revue des revues ? C’est, avant toute chose, un moyen sournois de rappeler aux rédacteurs des publications susdites qu’il n’est pas envisageable, malgré qu’ils en aient, d’échapper au lecteur. On pourrait bien dire qu’il s’agit là d’un acte de malveillance absolue, mais aussi d’un acte salutaire : à l’abri de toute surveillance, certains profitent de ce qu’ils ne sont pas lus pour devenir peu à peu illisibles. On fait injure au public sous prétexte de l’éclairer : il nous revient d’en tirer vengeance.

Pour cela, on ne saurait mieux faire que de commencer par la dernière livraison d’Esprit : on y traite en effet de « la ville à trois vitesses : gentrification, relégation, périurbanisation ». Confiants dans leur solide réputation de dignité et d’ennui, les rédacteurs d’Esprit s’offrent, comme on le voit, le luxe d’un titre ridicule et d’un sous-titre inintelligible. On ne peut leur nier le mérite d’une certaine cohérence : le reste est à l’avenant. Les mille ressources de la macro-urbanistique, de l’ethnopsychologie sociale et de la sociographie holiste sont épuisées pour nous amener à la conclusion que les villes sont en général très peuplées et que leurs habitants ont en général beaucoup de problèmes. Un sort particulier est d’ailleurs fait au petit bourgeois de banlieue (ou plutôt aux « catégories intermédiaires de la périurbanisation »). Sur ce point, Jacques Donzelot, grand spécialiste de la question urbaine et inspirateur de ce numéro d’Esprit, conclut doctement : « Il n’est pas de moyen que la ville puisse à nouveau faire société qui ne nécessite d’apporter une solution aux classes moyennes, celles qui s’estiment, à juste titre, les oubliées de la nouvelle configuration pour la pure et simple raison qu’elles se trouvent en position de la subir. » On ne saurait être plus clair ; traduisons cependant : le petit blanc va continuer à se faire marcher sur les pieds. C’est, tout à la fois, trop long et un peu court : bref, la ville est un de ces lieux où Esprit a tendance à s’essouffler. On se prend à regretter que M. Donzelot ne pousse pas le raisonnement à son terme. Déjà caractérisé par ses « trois vitesses », le fonctionnement de la société urbaine, avec son alternance de vie diurne et de vie nocturne, ne rappelle-t-il pas également celui du moteur deux temps ? Ainsi se trouverait enfin établie l’identité, trop longtemps méconnue, entre les mégalopoles modernes et les mobylettes.

Ne soyons pas trop sévères néanmoins : on ne peut dénier le mérite d’une certaine originalité à une revue qui sacrifie un numéro entier au problème de la ville ; et l’on ne peut en dire autant des autres, comme le Débat ou Commentaire. Ces deux honorables publications ont en effet prudemment choisi de se cantonner à l’étude des relations entre l’Europe et les Etats-Unis. Une telle audace a de quoi laisser le critique sans voix, du moins sans autre ressource que de rappeler cette vérité simple : sous des habillages divers, les revues sérieuses, et en particulier Commentaire avec sa collection d’ambassadeurs cacochymes, ne traitent au fond jamais d’autre chose que des relations franco-américaines. Ainsi, Le débat donne ce mois-ci le sentiment très net de solder ses invendus : n’y découvre-t-on pas le texte d’une conférence consacrée à cette question et prononcée par Lionel Jospin devant les étudiants du MIT en décembre 2003 ? Ceux des lecteurs qui n’auraient pas eu le bonheur d’y assister (ce qui prouve qu’on peut lire le Débat sans avoir étudié au MIT), se voient affranchis de quelques vérités essentielles. Morceaux choisis : « Les peuples du Proche-Orient ont besoin de connaître un mouvement de réforme englobant le mode de développement, la démocratie, le rapport de la religion à l’Etat, le statut des femmes. » On se prend à regretter les échecs électoraux de Lionel Jospin : pour peu qu’il se fût maintenu au pouvoir, l’insipidité de sa pensée aurait pu passer pour une forme hautement raffinée de prudence diplomatique.
Arnaud Olivier



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